A chacun son sommet

A chacun son sommet

TOR DES GEANTS 2012 : Le Val d'Aoste nous portera

 
Le ciel scintille de mille étoiles. Les rafales de vent giflent mon visage. La morsure du froid est saisissante. J’avance dans les pas de mon guide. Lui, équipé de crampons. Moi, chaussé simplement de chaussures de trail. La neige file comme du sucre. Nous progressons dans les fissures de la roche. La glace est piégeuse. Bientôt, ce sont les cordes fixes. C’est sécurisant dans un tel environnement. Encore quelques mètres dans cette barre rocheuse et me voilà au Col Malatra, 2925 m. Cette entaille dans la roche. Vendredi, vers 0h30 du matin, il fait moins 15°C en température ressentie. Je serre la main de mon guide pour le remercier chaleureusement. Voilà, je viens de passer le dernier des 25 cols de ce Tor des Géants. Je craignais que la porte ne se referme avant mon passage, que je ne puisse pas basculer dans ce Val Ferret. Mais j’ai réussi dans des conditions exceptionnelles. Finalement, je serai un des tous derniers à franchir Malatra. C’est presque irréel. J’en ai les larmes aux yeux tellement l’émotion est forte. Il me reste à filer désormais vers le Refuge Bonatti pour rejoindre Bertone et Courmayeur. 
 

 
Moins de 5 jours auparavant, j’entreprenais mon deuxième Tor des Géants. Plus qu’une épreuve, c’est une aventure, c’est un voyage. Au cœur des Alpes, au cœur des Géants, au coeur des Montagnes. Le tour complet de la Vallée d’Aoste par les Hautes Routes. Un itinéraire de 336 km empruntant des sentiers historiques et de multiples vallées. L’occasion de traverser de nombreux villages et hameaux. De rencontrer de nombreux bénévoles et habitants de ce si accueillant et généreux Val d’Aoste. « Le Tor des Géants, c’est courir tout seul, sans jamais être seul ». Ce slogan du Tor, je l’ai ressenti au plus profond de moi. J’ai vécu une aventure somptueuse. Ces tranches de vie qui vous marquent à jamais. Revenir une seconde fois sur le Tor des Géants n’est pas forcément évident. On connaît l’ampleur – et la démesure – de l’épreuve. On sait à quoi s’attendre. C’est toujours plus difficile une seconde fois. Et pourtant, cette deuxième participation fut encore plus intense que la première. Pour une simple raison : la montagne s’est révélée dans toute sa complexité. Imprévisible. Et c’est dans l’adversité qu’on se sent plus fort. Nous avons eu droit à des éboulements, à des chutes de neiges, à des arrêts de la course. Et pourtant, tout s’est parfaitement bien déroulé. Ce Tor des Géants 2012 est l’épreuve la plus difficile qu’il m’ait été donné de courir. Physiquement, et mentalement, le Tor nous pousse au plus loin de nos limites. Mais pour moi, toujours dans le respect de ce qui guide ma passion : le plaisir à cheminer en montagne, à franchir les cols les uns après les autres, à me réaliser dans les altitudes, à m’enivrer de ces paysages et de ces cimes. Bref, ce Tor des Géants est un vrai cadeau fait aux amoureux de la montagne. Et ce si beau Val d’Aoste nous a porté au-delà de notre volonté. Même dans les moments les plus sombres, j’ai toujours vu la lumière sur ce Tor. J’ai toujours savouré chaque instant passé sur les chemins. J’aurais même voulu, parfois, prolonger ce voyage sur les Hautes Routes valdôtaines. 
 
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Courmayeur, Place Abbé Henry, Dimanche 9 septembre 2012. C’est bientôt le départ pour plus de 600 traileurs venus des 4 quatre coins du monde. En trois éditions, le Tor des Géants a déjà consacré sa légende. Il faut dire qu’en ces terres valdôtaines, cette épreuve d’ultra endurance a tous les éléments qui confèrent les extrêmes. La distance, le dénivelé, c’est certains. Mais surtout, l’environnement exceptionnel proposé. Pendant ce Tor, nous irons à la rencontre de la montagne, de sa faune, de sa flore, de ses mythes. En ce début d’automne montagnard, les paysages sont sublimes. Les sommets sont poudrés de neige fraiche. Le Tor, c’est une immersion totale dans la montagne. On fait corps avec elle. On oublie même qu’on est dans une compétition. Ici, mon dossard ne me sert pas de classement. C’est pour moi secondaire. Mon dossard, c’est mon billet de transport. C’est mon ticket pour un voyage en première classe… dans un monde de Géants. Le décompte en italien commence. Et le top départ est donné avec cette musique du Tor des Géants. J'en ai des frissons. La foule est nombreuse. Nous marchons un long moment dans les rues de Courmayeur sous les encouragements les plus chaleureux. Que de monde ! C’est déjà une vraie fête. Je me sens particulièrement serein. J’attends ce moment depuis si longtemps. Je me réjouis de repartir sur ces chemins chargés d’histoire. Et Courmayeur est vraiment une belle petite ville de montagne, avec toutes ces fleurs aux balcons. Voilà les premières foulées… pour prendre la direction de la première montée, vers le Col d’Arp (2571 m). La vue sur la Chaîne du Mont Blanc est masquée par certains nuages, mais le temps est définitivement au beau. Dans le sous-bois, c’est une vraie procession. La piste forestière nous annonce l’arrivée dans les alpages. Et le Col est en vue. J’aperçois même les spectateurs. Que j’entends, plus je me rapproche. 
 
 
La corne de brume et les cloches nous accueillent. Quelle ambiance ! Ensuite, c’est la bascule dans le large Vallon de Youlaz, puis la petite route, qui nous conduisent à la Thuile (km 17), le premier ravitaillement. J’y arrive vers 12h50, en pleine forme. Je m’y ressource avant d’attaquer l’ascension vers le Refuge Deffeyes. De superbes cascades alimentent le torrent du Rutor. Et déjà, l’environnement a changé. Nous entrons dans la haute montagne. Le chemin tout empierré est magnifique. Au collet avant le Refuge, les encouragements sont nombreux. Il y a un monde fou. C’est génial. Un bon ravitaillement, pendant lequel je profite du paysage. Un univers de roche et de glace sous nos yeux. Puis je pars à l’assaut des cailloux et pierriers du Col de Haut Pas (2857 m). Tout se passe à merveille. Que j’aime enchainer les cols. On réalise à chaque fois tout le chemin parcouru. Une fois à Haut Pas, le prochain Col est celui de Crosatie (2829 m). Entre les deux, le Bivouac Promoud, des blocs  et des pierriers. L’ascension finale du Col de Crosatie est assez montagnarde. Puis c’est une belle descente pour rejoindre la première base vie, Valgrisenche. Le Glacier du Château Blanc est magnifique. Tout comme ce beau petit Lac du Fond. Nous franchissons le torrent par une belle passerelle. Je suis avec un bon petit groupe et le rythme est sympa. Vers 19h40, j’arrive à Valgrisenche (km 48,6). Mes parents m’accueillent. C’est plaisant. Je prends le temps de bien manger et de me changer, pour attaquer la nuit en pleine forme. Je repars 30 mn plus tard. L’objectif est le Col de Fenêtre, avec un passage par le refuge Chalet de l’Épée (2370 m). Très rapidement, je dois me découvrir, car je me suis habillé trop chaudement. Je craignais le froid. A tort. Le sentier est particulièrement agréable dans ces sous-bois. Les écarts se creusent et je suis désormais seul. Au Chalet, je prends un bon café. Je ne traine pas pour reprendre mon chemin. Rapidement, me voilà au Col de Fenêtre (2840 m). Les zigzags de la descente sont impressionnants. Une fois en bas, il reste à rejoindre Rhêmes-Notre Dame.
 
 
Ce beau village que j’avais eu plaisir à revoir pendant mon séjour valdôtain au mois d’août. Bizarrement, les sensations ne sont plus très bonnes. J’ai l’impression d’avoir un peu la nausée depuis un moment. A minuit, je suis au ravitaillement de Rhêmes-Notre Dame (km 64,5), et je n’ai guère d’appétit. Je vais au lavabo pour me rincer le visage et la nuque. J’ai des suées. Je me décide à repartir pour le Col d’Entrelor. C’est le premier des deux 3000 de cette Haute Route n°2. Et je mettrai un temps fou à l’atteindre. En effet, à partir du Plan de Feye (2393 m), je suis pris d’incessants vomissements. A tel point que je finis par me vider entièrement. Chaque vomissement est une vraie douleur. Je ne garde même plus l’eau. J’essaie un « croco Haribo », mais même lui n’a pas la chance de rester dans mon estomac. Bref, ça s’annonce très mal. Je suis obligé de m’allonger tous les 20 mètres. Je suis pris de vertiges et de tremblements. J’aperçois bien le col, mais je n’arrive plus à avancer. Je suis épuisé et sans force. Plus tard, j’apprendrais que nous avons été plusieurs à avoir ces symptômes. Jules Henri Gabioud a même abandonné à Eaux-Rousses. C’est pénible d’être dans un tel état. Raymond me passe et m’encourage. Je repense à cette sortie faite avec les amis. J’imagine le Sommet du Grand Paradis. A force d’efforts démultipliés (merci à mes bâtons), me voilà enfin à 3002 m. Que ce fut difficile ! Un vrai chemin de Croix. Au Bivouac, j’arrive à boire un peu de coca. Puis j’entame la descente. Je le connais bien ce sentier. Je me remémore les chamois, le beau Lac et l’Alpage de Djouan. Le cadran solaire au Bouquetin, puis la Maison de Chasse d’Orvieille. Dans les sous-bois, je profite des beaux sentiers. Toutes ces images positives m’aident beaucoup. J’entends la cascade. Les premières lueurs du jour. Une nuit à oublier est dernière moi. A Eaux-Rousses, je sollicite le service médical. J’explique ma mésaventure… et j’apprends que je ne suis pas le premier. L’infirmière me propose une piqure pour soigner mes maux de ventre. J’accepte illico. Il faut absolument que je règle ce problème.
 
 
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Après cette piquouse, je m’allonge 45 mn. Puis j’entreprends de m’alimenter un peu. Pas grand-chose, mais ça passe. C’est toujours une grande appréhension de reprendre l’alimentation. C’est tout ou rien. Et si on n’arrive pas à manger (et à boire), alors, c’est définitivement perdu. Car sur une telle épreuve, il en faut de l’énergie vu tout ce que nous brûlons. Vers 6h45, je reprends mon chemin. Cap cette fois sur le Col Loson (3299 m). Nous entrons dans le Parc National du Grand Paradis. Toute une première partie en forêt, jusqu’à la Maison du Parc à Livionaz Inferiore (2289 m). Les 1000 m suivants se font dans un Vallon, puis dans les pierriers. Et dans ce Vallon, justement, j’ai la joie de retrouver toute une harde de Bouquetins. Certainement celle que nous avions vue au mois d’août (mais qui était de l’autre côté du Col). J’avance tranquillement, mais surement. Je n’hésite pas à faire quelques pauses. L’ascension de ce Col Loson est longue et fastidieuse. Mais le panorama sur le Grand Paradis est superbe et me donne du baume au cœur. Petit à petit, je me sens mieux. Je récupère des forces. Je peux boire. Ma seule crainte sur ce Tor des Géants, c’est justement que mon corps me lâche. Pour quelle que raison que ce soit. Et comme je tiens à le respecter avant tout, il est hors de question que je m’abime ou me détruise. Je n’ai pas assez d’orgueil pour ça. Une fois au Col, je suis grisé. La vue est magnifique. Je savoure. La Pointe de la Tuf est juste sous mes yeux. Après un bref ravito au Bivouac, c’est une belle descente qui s’offre à moi. Je trottine tout le long, jusqu’au Refuge Stella (2584 m), ancienne maison de chasse du Roi Victor Emmanuel de Savoie. Encore un petit ravitaillement, puis je file vers Cogne. La Chaîne des Apôtres est sublime. Les parois sont poudrées d’un blanc immaculé. A 14h00, j’arrive à la Base Vie de Cogne, km 102. Près de 8000 m de dénivelée positive dans les jambes. Je retrouve ma famille, je partage ces moments en montagne. Laurent Tissot vient me saluer et m’encourager. Il a dû abandonner à Eaux-Rousses, victime de graves diarrhées qui l’ont complètement anéanti. Je suis vraiment déçu pour lui. Je savais l’importance qu’avait pour lui ce Tor des Géants. 
 
 
Quant à moi, c’est compote de fruit et pain qui feront l’affaire. Pour les pâtes, on retentera plus tard, ça ne passe pas encore pour mon estomac fragile. Je suis classé 144. Et franchement, ça m’importe peu. L’essentiel n’est définitivement pas là. Je sais que je vais me refaire la cerise. Je sais que plus j’avance, plus je me renforce. Les sensations reviennent. Le meilleur est à venir. Après une bonne douche et une courte sieste, je repars à 16h00. Au début, je marche sur cette route jusqu’au Hameau de Champlong et le village de Lillaz. Puis c’est un beau chemin qui nous conduit vers les hauteurs. J’avance vraiment bien désormais pour rejoindre le Refuge de Sogno (2530 m) vers 20h20. Comme l’an passé, je choisis d’y faire une bonne pause. Je dors une heure, puis je me délecte d’un savoureux ravitaillement. Les gardiens du refuge ont préparé un vrai buffet, en plus du ravitaillement de l’organisation. Cette hospitalité, cette générosité, cette solidarité. Ce sont les valeurs du Tor des Géants. Ce sont celles des valdotains. De petits cakes salés et sucrés, du jambon en chiffonnade, de l’omelette… je retrouve mon appétit et je savoure. A 21h30, je quitte cet havre de paix. C’est ce qui est le plus difficile sur ce Tor des Géants : quitter les refuges de haute montagne. On s’y sent si bien. Et pourtant, une fois sorti, on est littéralement porté par cet accueil exceptionnel. C’est ça le Tor. Je n’ai jamais vu cela sur une autre épreuve. Je suis désormais beaucoup mieux. Les 300 m pour atteindre le Col Fenêtre (2827 m) me semblent une formalité. J’entreprends ensuite de rejoindre Chardonnay (km 130). Nous passons par Miserin et par le Refuge Dondena (2192 m), où il y a un ravito. Après Dondena, nous empruntons des sentiers aux multiples escaliers et ponts le long du torrent. L’endroit doit être magnifique. J’y reviendrai de jour assurément. A Chardonnay, je prends le temps de manger. L’accueil est encore une fois chaleureux. Je n’y reste pas trop longtemps, car il reste du chemin pour rejoindre Donnas. 
 
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Il est 4h45 lorsque j’arrive à cette troisième Base Vie (km 148,7). Une bonne douche, un petit repas, une bonne sieste. A 6h30, je prends mon chemin. Nous avons droit à une petite variante du tracé, pour mieux découvrir le passé médiéval de Donnas. Sur les hauteurs, nous longeons ces beaux vignobles. La culture de la vigne est réalisée en terrasse. Puis nous franchissons le superbe Pont de Perloz. Et ensuite, c’est le début d’une longue montée en direction du Refuge Coda. Nous passerons par le Chalet de l’Etoile du Berger et le Col Carisey (2124 m). C’est particulièrement raide, mais toute cette portion est de toute beauté. Nous sommes dans le Parc Naturel du Mont Avic. Je profite vraiment de tous ces moments. Je suis toujours seul, et pourtant, je me sens accompagné. Ce Val d’Aoste est plein de vie. On y rencontre des chevaux, des chiens, des paysans, des travailleurs… la montagne qui vit. Au Refuge Coda, je bois un potage aux pâtes. Puis me voilà en route pour le Lac de Vargno (1670 m). Encore de nombreux beaux lacs. Il commence à faire chaud et je mouille la casquette dans une cascade. A l’alpage de Serrafredda, une belle équipe de montagnards déjeune. Je les salue. Ils m’offrent de l’eau gazeuse et aussi un bon gâteau aux prunes. Nous discutons un petit moment. Et me voilà désormais dans la Crêt Damon. Ça remonte, pour ensuite mieux redescendre. Une fois au Lac de Vargno, il reste quelques mètres positifs pour rejoindre le Refuge et son ravitaillement. Après une courte pause, me voilà dans les pentes qui me conduisent au Col de Marmontana (2358 m). Un petit coup de moins bien me rend la progression un peu plus difficile. C’est normal sur de telle distance d’avoir ce genre de sensation. C’est toute la difficulté des épreuves d’ultra trail (et encore plus sur le Tor des Géants). Et il faut avoir cette capacité à se relancer, à faire fi des coups de moins bien, pour pouvoir aller de l’avant. Après Marmontana, le prochain Col est la Crenna Dou Leui (2380 m), « l’entaille du Loup ». Une belle fracture dans une crête rocheuse. Ensuite, il reste à rejoindre le Col de la Vecchia (2185 m). Je ne suis décidément pas très en forme. Plutôt fatigué même. J’ai prévu de dormir à Niel. Mais il reste à l’atteindre.
 
 
Un peu avant le Col de la Vecchia, il y a un ravito-bivouac. Et je suis accueilli comme un roi. J’ai même droit à de la bière de Gressonney. J’ai en bu. Je n’aurais peut-être pas dû ! Avec mon ventre creux, cela m’a provoqué dans l’heure qui s’en est suivie des hallucinations comme jamais. Je voyais des personnages et des animaux un peu partout. Sur les pierres et les rochers, dans les arbres. Tout me semblait prendre vie autour de moi. Décidément, on n’est jamais seul sur le Tor. J’ai finalement rejoint le beau petit hameau de Niel (km 186,7) vers 20h30. Les torches de feu m’ont bien guidé, tout comme le tintement des cloches des Reines. On m’a offert une excellente polenta au fromage, accompagnée de saucisses au bœuf. C’était divin. Ensuite, j’ai dormi une bonne heure et je me suis réveillé en bien meilleure forme. La pluie s’est invitée entre temps, mais heureusement, elle n’était pas froide. Juste au moment de partir, je tombe sur Frédéric Doyen. C’est la félicité ! Quel heureux hasard. C’est exactement à cet endroit, l’année passée, que nous nous étions déjà retrouvés. Fred et moi en sommes ravis et nous partons tous les deux pour le Col Lazonney (2364 m). La montée nous semble bien longue, mais à deux, ça va déjà beaucoup mieux. Finalement, nous arrivons à ce Col. Nous entamons la descente vers Gressonney. Nous prendrons notre temps. Pas la peine d’y laisser trop d’énergie, déjà que nous sommes assez fatigués ainsi. A Oben Loo, nous retrouvons les bénévoles de l’an passé. Ils nous ont reconnu. Je me souviens de ces excellentes ravioles à la viande. Nous poursuivons vers Gressonney-Saint Jean (km 200,2), où nous arrivons à 2h30. Et oui, nous sommes déjà mercredi. C'est la quatrième Base Vie. Une bonne douche et je file dormir. Je me réveillerai à 6h50, avec les lueurs du jour. Je prends de bonnes pennes à la tomate comme petit déjeuner. Un petit encouragement de mes parents, puis nous repartons avec Fred vers 7h30. Nous nous sommes habillés plus chaudement, car la météo a changé, comme annoncé lors du briefing. Une perturbation est désormais dans le ciel du Val d’Aoste.
 
Nous traversons cette belle petite ville de Gressonney. Les nuages sont très bas, on ne voit rien des sommets. Rapidement, nous prenons de la hauteur, en direction du Village d’Alpenzu (1770 m). Il s’agit d'un hameau de style Walser. C’est magnifique. Nous sommes à proximité de la Suisse. La Vallée de Zermatt n’est pas bien loin à vol d’oiseau. Malheureusement, nous ne verrons pas le Mont Rose. Le Col Pinter (2777 m) est notre prochain point haut. Il faut mettre la veste, car le temps vire vraiment au mauvais. Une fois au col, il s’agit d’être prudent dans la première partie, plutôt technique, de la descente. Ensuite, ça va beaucoup mieux pour rejoindre le Village de Crest. A Cunéaz, nous faisons une pause au Restaurant l’Aroula, qui offre à tous les participants du Tor des Géants un ravitaillement exceptionnel. Quel accueil. Encore merci. C’était une fois encore un grand moment. Ce Tor est unique. Qu’on ouvre n’importe quelle porte, et la chaleur humaine est là. Il faut le vivre pour le comprendre. Nous poursuivons vers Crest (km 216), où une dame nous accompagne un petit moment avec son chien. Par une belle descente, nous voilà à Saint Jacques (km 222). Encore un bon accueil pour ce ravitaillement dans un très beau village. Nos deux derniers Cols avant Valtournenche sont celui de Nannaz (2770 m) et des Fontaines (2695 m). Vers 13h45, nous partons d’un bon pas, Fred et moi. La température a bien chuté. Plus on prend de l’altitude, plus la morsure du froid est vive. La pluie se transforme en grésil et en grêle. C’est glaçant. Lorsque j’entends les cloches du Refuge du Grand Tournalin, cela fait chaud au cœur. Il reste quelques lacets pour rejoindre le Refuge (2535 m). Heureux d’y arriver. D’autant que Fred, plus rapide que moi, nous a commandé une bonne soupe aux légumes. Que cela fait du bien. On ne traine pas, car il sera difficile de repartir sinon. Finalement, nous passerons sans encombre les deux cols pour basculer dans la belle descente vers Valtournenche. La végétation est superbe. La palette automnale de la montagne offre des couleurs allant du rouge vif à l’ocre. Que la montagne est belle. Quelle que soit la saison. Le village de Cretaz, avec toutes ses vieilles maisons et ses ruelles est magnifique.
 
 
Nous voilà à la Base Vie de Valtournenche, km 236. Cela fait pratiquement 80 heures que je suis parti de Courmayeur. J’y retrouve ma famille et des amis. Une bonne douche, un bon repas. Tout va vraiment au mieux. Nous repartons un peu avant 19h00. Nous avons décidé de dormir dans les montagnes. Cela monte direct pour rejoindre le Refuge de Barmasse (2157 m). Le vent se lève. De vraies bourrasques. Et déjà, les premiers flocons de neige. Il va faire froid. A Barmasse, nous sommes accueillis par un bénévole et une vieille dame. Cette dernière est très heureuse de nous recevoir chez elle. Elle nous souhaite bon courage pour ce voyage. Et il en faut. Nous repartons dans la nuit noire. Il neige désormais. Nous empruntons un nouvel itinéraire suite à l’éboulement qui s’est produit quelques heures auparavant. Nous rejoignons Ersa Dessus (2136 m), puis la Fenêtre d’Ersa (2290 m), et enfin le Refuge de Vareton (2267 m). Nous aurions aimé nous reposer à ce Refuge, mais il n’y a pas de dortoir. Les deux lits disponibles viennent d’être pris par deux japonais, tétanisés par le froid. Nous poursuivons donc vers la Fenêtre de Tsan (2736). Le cheminement final est loin d’être évident. Heureusement que nous sommes à deux. La fatigue est certainement la cause de cette perte de lucidité. Et puis des moutons semblent avoir dégusté quelques petits drapeaux de signalisation. La descente de la Fenêtre de Tsan est ardue. Mais c’est pour mieux rejoindre le Refuge Bivouac de Reboulaz (2585 m). Nous sommes ravis d’enter bien au chaud pour boire un bon bouillon. Nous nous arrêtons dormir une petite heure. Puis nous repartons. La neige tombe désormais dru. Il nous faut rejoindre le Col Terray (2775 m). La progression est bien ralentie avec ces conditions hivernales. Un fois au Col, nous nous dirigeons vers le Refuge Cuney (2652). Toute cette portion de crêtes doit être superbe de jour, mais là, elle demande de la vigilance. Nous voilà au km 256,7. Il est 3h20 ce jeudi matin. Nous nous ravitaillons. Il y a une dizaine de coureurs dans le Refuge. Certains ne semblent pas pressés de repartir, d'autres sont épuisés. Nous ressortons.
 
Prochaine étape, le Bivouac Clermont (2700 m). Nous mettrons 50 mn pour l’atteindre. Les rafales de neige nous déstabilisent. Il faut chercher son souffle. C’est assez impressionnant. Je n’ai jamais vécu cela en montagne. Et paradoxalement, j’apprécie ces moments. Cette sensation de vivre des moments exceptionnels et uniques avec les éléments. Fred est dans mes pas et nous poursuivons dans ce cadre improbable. Nous voyons les lumières du Bivouac et je frappe à la porte. Un bénévole nous ouvre et nous accueille d’un large sourire. Un visage qui semble dire « entrez bien vite au chaud ». Il nous apprend que la course est suspendue depuis 4h00. Nous faisons donc partie des premiers arrêtés. Tous les concurrents du Tor des Géants sont donc immobilisés dans les refuges, dans les bivouacs… où qu’ils soient. Le sérieux, le professionnalisme et le sang froid de l’organisation du Tor des Géants sont impressionnants. Nous voilà donc rapidement une petite vingtaine, entre concurrents et bénévoles, dans ce petit bivouac. Des souvenirs exceptionnels. Nous avons beaucoup discuté, appris des uns et des autres. Entre un peu de sommeil, un frugal repas, des photos du lever du soleil. Ce sont de tels moments qui donnent à ce Tor des Géants ce caractère unique. C’est un voyage dans la montagne. On compose avec elle. On est ses invités. Et pour autant, on la respecte, et on se respecte. Rien n’est annulé, rien n’est arrêté. On suspend juste le temps. Le temps, justement, que les choses évoluent. Que l’on puisse repartir. Ce qui se fera à 9h00. Le Tor des Géants repart. Dans les cols, dans les vallées… chacun reprend son chemin. Quelle belle image de partage. Nous repartons donc tous ensemble vers le Col de Vessonaz (2793 m). La montagne est magnifique. D’un blanc immaculé. Une fois le Col franchi, nous voilà dans la descente. Plutôt glissante d’ailleurs. Avec prudence, nous filons dans la Vallée. Une fois sorti de la neige, j’en profite pour retirer quelques pelures. Faut dire que j’étais particulièrement bien couvert. Une fois tout remisé dans le sac, me voilà à courir. J’ai des fourmis dans les jambes. Je suis en pleine forme. Je trace. Je découvre ces paysages que je n’avais pas vus l’an passé (j’y étais passé de nuit et j’avais même jardiné un moment à cause de ces facétieuses vaches qui bouffent les fanions).
 
 
Un peu après 10h35, j’arrive à Close. Je suis désormais 81ème. Je me ravitaille et je repars à l’assaut du Col Brisson (2480 m). C’est un beau chemin en sous-bois qui nous fait prendre rapidement de la hauteur. Une fois sorti de la forêt, nous avons une vue magnifique sur le Grand Paradis. Je me ravitaille à l’Alpage de Brisson (2186 m). Encore un petit ressaut, et me voilà au Col. Nous dominons Olomont et sa Base Vie. Pour autant, il faut aller tout au fond de la Valée pour revenir et l’atteindre. Et c’est plutôt long. Heureusement, je trottine pas mal et le temps passe relativement vite. Olomont est à moi. 100 heures depuis mon départ. Et déjà 283 km dans les jambes. Je retrouve famille et amis. Douche et bon repas. Fred arrive. Nous convenons ensemble de nous retrouver au Refuge de Malatra. Et en fonction de notre forme, on filera, où on se reposera, pour voir le lever de soleil sur les Grandes Jorasses et le Mont Blanc. Je quitte Olomont, cette sixième et dernière Base Vie, à 15h20. Le Col de Champillon, à 2709 m, est l’avant dernier col du Tor des Géants. A 2375 m, je fais une petite pause au Refuge éponyme. Quelques petites discussions sur le Val d’Aoste, sur la France et ma région d’origine, puis je repars. Au Col, le vent est déjà assez fort. Je me retourne pour voir si Fred me rejoint. Je ne le vois pas encore. Dans la descente, je dois sortir la veste pour me couvrir. Il est 16h30 et il fait déjà froid. Je songe à l’état du Col Malatra. Il doit être en glace. Je ne sais si c’est un pressentiment, mais je me dis qu’il faut que je trace au plus vite. Alors je cours toutes ces portions. C’est plutôt plat, ou en faux plat d’ailleurs. Cela permet d’avancer assez bien. Je sors la frontale et je relance. Le coucher du soleil est superbe. Des couleurs rougeoyantes. Voilà les premières lumières de Saint Remy-en-Bosses, km 303. Des habitants sont aux balcons et m’encouragent. Je passe sous le pont de la route qui mène au Tunnel du Grand Saint Bernard et me voilà rapidement au point de ravitaillement. Encore une fois, un accueil des plus chaleureux. 20h45. Je déguste de l’excellente chiffonnade de jambon, de la tarte valdotaine et quelques autres spécialités. Le Tor des Géants, c’est aussi cela. Une découverte du terroir. Et je peux vous dire que la nourriture du Val d’Aoste est excellente. Il n’y a pas de mal à se faire du bien. 
 
 
Je ne traine pas au ravitaillement. Les bénévoles sont d’ailleurs étonnés que je ne profite pas plus. Mais je pense toujours à ce Col Malatra. Je progresse plutôt vite. J’atteins Merdeux Inferior (1950 m) et je remonte deux gars. Les rafales de vent sont de plus en plus fortes. Puis c’est Tsa de Merdeux (2273 m), où il y avait le pointage et le ravito l’an passé. Je réalise alors que les lumières que je vois là-haut dans le ciel proviennent du nouveau Refuge du Lac (2540 m).Et c’est là qu’a lieu désormais le pointage. C’est une bonne chose, car il sera plus agréable d’y attendre Fred. Je me rapproche du refuge et de son Lac. Et finalement, m’y voilà en assez peu de temps. A posteriori, je me dis que j’ai vraiment de la chance (ou de la présence d’esprit). Que j’ai bien fait d’accélérer mon rythme ainsi (et surtout de le pouvoir). Une fois entré dans le Refuge, je suis accueilli par une charmante bénévole. Elle m’explique en anglais que nous devons pour l’instant rester au Refuge. Des guides de haute montagne sont au Col Malatra pour le sécuriser. Les conditions sont dangereuses à cause de la neige et de la glace. Du coup, je prends un bouillon bien chaud, ainsi qu’une part d’un excellent gâteau. Mais je reste sur le qui-vive. Je sens qu’il ne va pas falloir tergiverser dès qu’une décision va être annoncée. Un italien s’est déjà préparé à partir. J’espère que Fred va arriver. J’aimerai passer avec lui. Nous formons une belle équipe dans ces montagnes. Au bout de 30 mn, un guide du refuge nous annonce que nous pouvons y aller. Je n’hésite pas une seconde. Je propose à l’italien s’il veut venir avec moi. Il acquiesce. Nous partons sur le champ. A la sortie du refuge, l’italien se trompe de chemin et nous fait faire une boucle. Du coup, je passe devant et c’est moi qui trace. J’imprime un bon rythme et nous avalons rapidement le dénivelé. Nous voilà dans la neige. Il y en a une bonne quantité. J’aperçois une lumière au niveau du Col. Mais ma frontale semble me lâcher. Je fais donc une halte pour mettre des piles neuves. L’italien reste avec moi. Je lui sers de guide en fait. Nous repartons jusqu’au pied de la barre rocheuse. Là, le guide nous a rejoints. Il me dit d’être prudent. De le suivre de près et de mettre mes pas dans les siens. Il a de bonnes chaussures de montagne et des crampons. Je suis en trails et je m’aide de mes bâtons. 
 
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Même si le froid est vif, je réalise que je vis un moment d’exception. Je vis littéralement cette passion pour la montagne qui m’anime depuis mon enfance. Le guide est très prévenant. Nous arrivons à la main courante qu’il a installée, puis aux cordes fixes du Col. Encore quelques mètres et nous y serons. Avec l’aide des mains, je saisis quelques prises, et me voilà dans l’antre du Col Malatra, à 2925 m. Le dernier col de ce Tor des Géants. Je remercie chaleureusement mon guide. Je suis particulièrement ému. Les larmes brouillent mon regard. Avec l’italien, nous filons désormais dans le Vallon de Malatra. Il y a beaucoup de neige. Par moment, j’ai cette sensation de skier. C’est quasiment irréel. Les étoiles brillent dans ce ciel glacial. Je continue en tête, à une bonne vitesse. J’arrive à lire parfaitement la montagne. Un fois sur un replat, l’italien me double. J’en suis surpris. Vu ce que nous venons de vivre, je pensais que nous allions finir et franchir ensemble la ligne d’arrivée. Ce ne sera pas. Je passe ensuite les cabanes de Malatra. Le Refuge Bonatti approche. 200 m de descente et me voilà au Refuge. L’italien en sort déjà. Moi, je rentre tranquillement. Je suis accueilli par deux bénévoles bien sympas. Ils me proposent une boisson chaude, je leur dis préférer un bon jus d’orange… qu’ils m’offrent. Et ils m’apprennent que nous sommes quasiment les derniers à avoir passés le Col Malatra. Le Comité d’Organisation a en effet pris la décision d’avancer l’arrivée du Tor des Géants à Saint Remy-en-Bosses. Les conditions hivernales ont rendu le franchissement du Col Malatra trop dangereux. Mon sentiment est alors partagé. Je réalise combien je suis chanceux d’être passé. Je me dis aussi que je le mérite, car je m’en suis donné les moyens. Mais je pense aussi à ceux qui sont restés bloqués de l’autre côté, à quelques minutes près. Et j’ai appris à les connaître. Arnaud, Alexandre, Janne, Sébastien, mais surtout Fred. Je suis déçu pour eux. Enfin, c’est ainsi. Je salue mes hôtes et me voilà sur l’itinéraire du Tour du Mont Blanc. Cette portion, je la connais quasiment par cœur. C’est la 9ème fois que je l’emprunte. Et j’ai des ailes. Je cours au maximum, je marche rapidement dans les côtes. Je remonte un gars. C’est un espagnol. Il ne parle pas français, je ne parle pas espagnol. On échange quelques mots en anglais. Il me dit avoir été particulièrement marqué par le Col Malatra. Je lui souhaite une bonne fin de course.
 
 
Je repars en courant tout en regardant les montagnes éclairées par les étoiles, les travaux de la Pointe Helbronner (qui me font penser à cette superbe traversée de la Vallée Blanche réalisée cet été). L’entrée du Tunnel du Mont Blanc est magnifique de nuit. Encore quelques foulées, et me voilà au Refuge Bertone. Je frappe à la porte pour le pointage, puis je file dans la descente. Je domine Courmayeur et ses lumières. Il reste un peu plus de 4 km. Je cours et saute de pierre en pierre. Me voilà sur la route bitumée. Je file. Je remonte un gars qui marche. C’est l’italien du Col Malatra. Le parcours bifurque à droite. J’entre dans le jardin des plantes. Encore quelques mètres et me voilà dans les rues piétonnes. Je passe devant la Maison de la Montagne et l’Eglise et je franchis l’arche d’arrivée. Il est 4h15 ce vendredi matin. Et je termine ce Tor des Géants. Grégoire Millet a dit que c’était la plus belle épreuve au monde. Et je veux bien le croire. On m’annonce 67ème. Je suis heureux. Mais ce qui compte pour moi, c’est d’avoir vécu pleinement cette aventure. Le Tor des Géants, c’est organique. Comme un cœur qui bat, le Tor des Géants a une âme. C’est précieux et rare. Toute la Vallée d’Aoste se mobilise pour cet évènement qui va au-delà d’une simple course de montagne. On saisit ici très bien ce que représentent les Hautes Routes pour les Valdotains. Ces chemins historiques, ces traditions, ce travail. En seulement trois éditions, les VDA Traileurs, ainsi que tous les partenaires et bénévoles impliqués dans l’organisation, ont réussi à faire du Tor des Géants une épreuve qui marque les esprits à jamais. Je n’ai jamais vécu des émotions aussi sincères et vraies. La profonde amitié qui lie les français et les valdotains, de part notre histoire commune, notre amour pour les alpes, nos traditions ancestrales, à l’image du patois parlé et compris des deux côtés de la frontière, confèrent certainement cet éclat si particulier du Tor des Géants à nous, les français. Mais cela va bien au-delà, comme en témoignent les 26 nationalités représentées. Le Tor fait rêver et transcende les passions. Il attire toutes celles et tous ceux qui aiment les voyages, qui aiment la montagne. Et le Val d’Aoste les portera pour longtemps dans leur aventure. Ce pays est généreux à tous points de vue. Et on a qu’une envie : y revenir.
 

 
 U N  S E U L  M O T  :  M E R C I 
 
« La montagne, elle est faite pour tous : non pas seulement pour les alpinistes.
Peuvent y aller tous ceux qui cherchent le repos et la tranquillité,
mais aussi ceux qui cherchent dans l’effort et la fatigue, un repos encore plus fort ».
 Emile Rey, Prince des Guides 
  
 

 

L'Archange et le Léviathan - Mon reportage du Tor des Géants 2013



19/09/2012
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